Le livre résiste

Le livre reste une valeur sûre
 
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Daniel Mange
Professeur d'informatique à l’EPFL

Dans les années septante, la civilisation des loisirs nous était promise. Puis, dans les années quatre-vingt, l’annonce du bureau sans papier était proclamée. Il faut se méfier des futurologues et des champions de la boule de cristal. Par contre, l’édition récente de «Une nouvelle épopée» de Daniel Mange, malgré qu’elle relate des commentaires dont les premiers datent de 1998, garde toute son actualité. L’usage du papier et la diffusion de livres sont encore des valeurs, même à l’ère des SMS bêtas. Quelques clés pour décrypter notre monde, réfléchir, s’instruire et se former une opinion sur le monde de l’informatique. (NN)


Ode à la typographie


Il y a quatre milliards d’années, la Terre n’est qu’un désert minéral, un gigantesque amas désordonné de matière et d’énergie. La vie surgit, injectant dans ce magma inerte un élément d’ordre: une chaîne de signes, un message. Chaque être vivant, de l’infime virus au flamboyant diplodocus, porte en lui, de manière indélébile, son «code-barres», le programme génétique ou génome; tout organisme est alors une trinité matière-énergie-information, où l’information est la plus grande des trois.


Mais ce génome n’est pas seulement la carte d’identité de l’être vivant, c’est son plan de fabrication détaillé. Et ce plan se lit dans un langage typographique, sous la forme d’un très long récit écrit à l’aide d’un alphabet de quatre lettres seulement, les quatre bases chimiques de l’ADN : A pour adénine, C pour cytosine, G pour guanine et T pour thymine.


A partir de la soupe primitive, le foisonnement des espèces vivantes découle de la transformation incessante du matériel génétique par deux mécanismes: les croisements, le mélange du patrimoine génétique de deux parents, et les mutations, les erreurs de copie du génome. La sélection naturelle chère à Darwin fera le tri et laissera notamment prospérer une espèce singulière, bipède et dotée d’un cerveau aux proportions avantageuses: l’Homo sapiens sapiens, notre ancêtre. Celui-ci se met non seulement à parler mais, soucieux de marquer sa trace, imprime son discours sur des matériaux variés: grottes de Lascaux, pierre de Rosette et autres monolithes; l’écriture est née. Le génial Gutenberg va le mécaniser: il invente l’imprimerie. Une nouvelle typographie surgit, utilisant un imposant alphabet: vingt-six caractères de base pour l’orthographe française!


Les possibilités de la technique et les nécessités de l’économie entraînent l’apparition du télégraphe: le langage Morse, opérationnel en 1838, introduit une typographie minimale, bâtie sur deux caractères seulement: le point et le trait. L’avènement de l’électronique, l’apparition successive des tubes à vide et du transistor vont consacrer le langage binaire (descendant direct du code Morse), fondé lui aussi sur deux signes typographiques, le zéro et le un.


Tout microprocesseur, structure inanimée de silicium, prend vie lorsqu’il est alimenté par un logiciel, son programme; celui-ci n’est rien d’autre qu’une longue litanie de bits, des zéros et des un, décrivant une recette. Le processeur qui exécute son programme est l’équivalent exact de la cellule décodant son génome; l’informaticien a redécouvert le mécanisme le plus fondamental depuis l’apparition de la vie: une chaîne de caractères, porteuse d’information, est notre seule parade contre le chaos minéral; l’information est source de renouveau, de diversité et de création.


Arranger les signes d’un alphabet dans un certain ordre est synonyme d’insuffler la vie: pour moi, c’est la signification ultime de la typographie.

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